
Caraïbes , Ocean-Indien & Pacifique
Baignée par les eaux de l’océan Indien, l’île de La Réunion est aujourd’hui célèbre pour ses paysages volcaniques et la richesse de sa culture. Pourtant, ce morceau de terre française n’a pas toujours été ce havre de métissage que nous connaissons. Son histoire est celle d’une construction tardive, douloureuse et singulière, débutée sur une île initialement déserte.
De l’époque de l’île Bourbon aux mutations de la départementalisation, découvrez la trajectoire historique fascinante qui a façonné l’identité réunionnaise.
1. Les origines et le premier peuplement (1642 – 1715)
Contrairement à d’autres territoires coloniaux, La Réunion ne possède aucun peuple autochtone. Si les navigateurs arabes la cartographient dès le Moyen Âge sous le nom de Dina Morgabine (l’île de l’Ouest) et que les Portugais la visitent au début du XVIe siècle, aucun ne s’y installe durablement.
Le véritable tournant survient en 1642. Jacques Pronis prend officiellement possession de l’île au nom du roi Louis XIII et la baptise île Bourbon, en hommage à la dynastie royale française. Pendant deux décennies, l’île ne sert que d’escale ou de lieu d’exil temporaire pour des mutins de Madagascar.
C’est en 1663 que commence le premier peuplement définitif. Le colon français Louis Payen s’installe à Saint-Paul, accompagné de serviteurs et d’esclaves malgaches. Très vite, sous l’égide de la Compagnie française des Indes orientales créée par Colbert, des colons français (essentiellement des hommes) y sont envoyés. Pour fonder des foyers, ils épousent des femmes malgaches et indo-portugaises. Ce premier peuplement pose les bases de la société bourbonnaise et donne naissance au tout premier métissage de l’île.
2. L’ère du café et l’institutionnalisation de l’esclavage (1715 – 1793)
Bien que ce premier peuplement ait été relativement pacifique, l’introduction d’une nouvelle culture agricole va radicalement durcir les rapports sociaux et faire basculer l’île dans une économie de plantation.
Au début du XVIIIe siècle, sous l’impulsion du gouverneur Antoine Desforges-Boucher, l’île Bourbon abandonne les cultures de subsistance pour se lancer dans la culture intensive du café (notamment la variété Moka). Cette transition économique exige une main-d’œuvre considérable que les colons ne possèdent pas.
Pour répondre à ce besoin, l’île importe massivement des milliers d’hommes et de femmes réduits en esclavage, venus d’Afrique de l’Est (les Cafres), de Madagascar et des comptoirs d’Inde. Pour régenter cette société profondément inégalitaire, le Code Noir est officiellement appliqué à Bourbon dès 1723. L’esclave y est juridiquement considéré comme un « meuble ».
Face à la violence du système colonial, une forme de résistance radicale émerge : le marronnage. Des esclaves s’enfuient des plantations pour se réfugier dans les Hauts de l’île. Profitant d’une géographie escarpée faite de cirques (Mafate, Cilaos, Salazie) et de remparts abrupts, les Marrons s’organisent en communautés clandestines. Ils y recréent des sociétés libres, basées sur l’agriculture et la chasse.
Cette résistance pousse les autorités coloniales à financer des milices armées, appelées « détachements ». Des chasseurs de Marrons professionnels, à l’image du redouté François Mussard, traquent sans relâche les fugitifs. Les captures se font souvent au prix de violences extrêmes : pour toucher leur prime sans s’encombrer des corps, les chasseurs ramènent une oreille droite et une main gauche coupées comme preuves du décès du fugitif. De cette époque de sang et de liberté subsistent les noms des grands chefs marrons qui jalonnent aujourd’hui la toponymie de l’île : Anchaing et Héva, Mafate, Cimendef ou encore Dimitile.
3. Les turbulences révolutionnaires et la transition vers la canne (1793 – 1848)
Alors que le système esclavagiste tourne à plein régime, les échos de la Révolution française de 1789 viennent ébranler les certitudes de l’élite coloniale, ouvrant une période de grande instabilité politique.
En 1793, pour effacer les symboles de la monarchie, l’île change de nom et devient pour la première fois l’île de La Réunion, en hommage à la réunion des fédérés parisiens et marseillais lors de l’insurrection des Tuileries.
Cependant, les idéaux révolutionnaires s’arrêtent là où commencent les intérêts financiers des planteurs. Lorsque la Convention vote la première abolition de l’esclavage en 1794, l’assemblée coloniale locale refuse catégoriquement d’appliquer le décret. En 1803, Napoléon Bonaparte rétablit l’ordre colonial, maintient l’esclavage et rebaptise le territoire île Bonaparte.
Le conflit mondial entre la France et l’Angleterre frappe directement l’île, qui subit une occupation anglaise entre 1810 et 1815. À la chute de Napoléon, le traité de Paris restitue l’île à la France. Elle redevient alors l’île Bourbon sous la Restauration de la monarchie.
Durant cette période, les cyclones successifs et la concurrence du café asiatique ruinent les caféières. Les colons décident de basculer toute l’économie vers une nouvelle culture d’exportation : la canne à sucre. Ce choix agricole va sceller le destin économique de l’île pour les deux siècles à venir.
4. L’abolition de l’esclavage et l’engagisme (1848 – 1946)
Le développement de l’industrie sucrière maintient une pression terrible sur la main-d’œuvre servile. Pourtant, le souffle de la liberté finit par l’emporter au milieu du XIXe siècle, redéfinissant complètement le paysage démographique.

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L’année 1848 marque le tournant le plus crucial de l’histoire moderne de l’île. Le 20 décembre 1848, le commissaire de la République Sarda Garriga proclame l’abolition définitive de l’esclavage à La Réunion (l’île ayant définitivement abandonné le nom de Bourbon). Plus de 60 000 esclaves sont libérés d’un coup.
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| L'ÉVOLUTION DÉMOGRAPHIQUE DE LA RÉUNION |
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| PÉRIODE | COMPOSITION DE LA POPULATION |
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| 1663 - 1715 | Premiers colons français, femmes malgaches et indiennes|
| 1715 - 1848 (Esclavage) | Arrivée massive de populations d'Afrique de l'Est |
| | (Cafres), de Madagascar et d'Inde |
| Post-1848 (Engagisme) | Arrivée massive d'Indiens (Malbars), de Chinois |
| | et de nouveaux travailleurs africains |
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Au lendemain de cette libération, les nouveaux affranchis refusent légitimement de continuer à travailler la terre de leurs anciens maîtres. Pour sauver l’industrie de la canne à sucre, les propriétaires terriens mettent en place le système de l’engagisme (ou coolie trade). Il s’agit d’un contrat de travail théoriquement libre, mais qui cache souvent des conditions de vie très rudes.
Des dizaines de milliers de travailleurs sous contrat débarquent sur l’île. Ils viennent majoritairement d’Inde (les Malbars), mais aussi de Chine et d’Afrique. Cette mosaïque humaine s’installe, s’enracine et s’entremêle, donnant naissance à la langue créole et au Maloya, ce chant de complainte et de résistance hérité des esclaves et des engagés.
5. De la colonie au Département : l’intégration républicaine (1946 à aujourd’hui)
Malgré la fin de l’esclavage, La Réunion demeure pendant près d’un siècle une colonie négligée par la métropole. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’île est exsangue, ruinée par le blocus maritime, le paludisme et la misère sociale.
Face à cette situation d’extrême pauvreté, l’élite politique locale exige un changement de statut radical. Portée à Paris par les députés réunionnais de gauche Raymond Vergès et Léon de Lepervanche, la loi de départementalisation est votée le 19 mars 1946.
La Réunion cesse d’être une colonie pour devenir un Département français d’Outre-mer (DOM). Le choix des Réunionnais n’est pas celui de l’indépendance, mais celui d’une revendication d’égalité sociale. Ils réclament les mêmes droits, le même accès aux soins, à l’éducation et aux prestations sociales que les citoyens de l’Hexagone.
La transition vers l’égalité réelle sera longue. L’alignement complet des droits sociaux (comme le SMIC ou les allocations familiales) n’est obtenu qu’à la suite de dures luttes politiques et syndicales entre les années 1970 et 1990.
Aujourd’hui, devenue également une Région administrative (1982) et une région ultrapériphérique de l’Union européenne, La Réunion affiche des infrastructures modernes. Bien que confrontée à des défis économiques persistants comme le chômage, l’île incarne un modèle singulier de multiculturalisme et de « vivre-ensemble » au sein de la République française.
FAQ : Tout comprendre sur l’histoire de La Réunion
Pourquoi l’île s’est-elle appelée « Île Bourbon » ?
L’île a été nommée ainsi en 1642 en l’honneur de la famille royale des Bourbons, la dynastie qui régnait alors sur la France avec Louis XIII, puis Louis XIV. Elle a perdu ce nom à la Révolution française pour effacer les symboles de la monarchie.
D’où vient le nom actuel de « La Réunion » ?
Le nom de « La Réunion » a été choisi en 1793 par la Convention nationale. Il commémore la réunion des députés de l’Assemblée nationale avec les volontaires de l’armée (les fédérés) lors de la journée révolutionnaire du 10 août 1792, qui a entraîné la chute de la royauté.
Quelle est la différence entre l’esclavage et l’engagisme ?
- L’esclavage (jusqu’en 1848) était un système privatif de liberté où l’être humain était la propriété juridique de son maître, sans aucun droit, sous le statut de « meuble ».
- L’engagisme (après 1848) était un système de travail contractuel. L’engagé était théoriquement libre et touchait un salaire en échange d’un contrat de plusieurs années. Dans les faits, les conditions de vie et de travail des engagés restaient extrêmement précaires et proches de la servitude.
Qui était Sarda Garriga ?
Joseph Sarda Garriga est le commissaire de la République envoyé à La Réunion par le gouvernement provisoire de la IIe République. C’est lui qui a eu la lourde tâche de proclamer officiellement et d’organiser l’abolition de l’esclavage le 20 décembre 1848, tout en veillant à ce que la transition économique et sociale se fasse sans guerre civile.
Pourquoi le 20 décembre est-il férié à La Réunion ?
Le 20 décembre est la fête de la liberté à La Réunion, communément appelée la Fête Caf’. Elle commémore le 20 décembre 1848, jour officiel de l’application du décret d’abolition de l’esclavage sur l’île.
Quels ont été les impacts de la loi de 1946 pour les Réunionnais ?
La loi du 19 mars 1946 a mis fin au statut colonial. Elle a permis une modernisation spectaculaire de l’île grâce à la création d’écoles, d’hôpitaux et de routes. Elle a également permis l’éradication de grandes maladies (comme le paludisme) et l’accès progressif des Réunionnais aux mêmes droits sociaux et politiques que les citoyens de la métropole.

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